Le livre du jour : Quartier lointain par Jirō Taniguchi

Verdict : assez bien

Jiro Taniguchi est un mangaka, malheureusement décédé en 2017, qui connaît un immense succès en France, à la fois populaire et critique, alors qu’il est peu connu dans son propre pays, le Japon. Quartier lointain est l’une de ses œuvres célébrées en France, ayant reçu de nombreux prix et s’étant très bien vendue. Il s’agit d’un manga en deux tomes, paru au Japon en 1998 et traduit en France en 2002/2003.

J’avais bien sûr vu les deux tomes passer dans les rayons mangas à l’époque et je savais qu’ils étaient généralement appréciés. Mais j’en avais surtout retiré l’impression qu’il s’agissait d’une sorte d’autobiographie, sans doute intéressante pour qui aime les récits intimistes, mais c’est pas vraiment mon truc. Parfois c’est même des choses que je déteste particulièrement, donc je préfère généralement laisser ça à ceux qui aiment, en méprisant parfois en silence, parce que bon, quand même …

Et puis j’ai appris qu’il s’agissait en réalité d’une histoire de voyage temporel, forcément, ça change tout !

J’ai lu l’intégrale et par conséquent je ne sais pas exactement où s’arrête le premier tome et où commence le second. A moins que ce ne soit marqué, mais si c’est le cas j’ai pas fais gaffe. Ceci dit, grosso modo, le premier tome contient tout ce que je pouvais attendre de bien d’un récit de voyage dans le temps « magique ». J’emploie ce mot car il n’y a aucune explication sur le déplacement temporel. C’est comme ça, il se retrouve dans son corps de 14 ans avec ses souvenirs du futur, et c’est à peu près tout. Il a curieusement gardé une partie de sa résistance à l’alcool et au tabac, ce n’est pas très logique, mais sans explication il est difficile d’y voir une contradiction aux règles du voyage temporel.

Et le second tome, malheureusement, contient tout ce que je pouvais attendre de mal d’un récit intimiste. Et c’est une grosse déception.

La première partie n’est pas sans quelques problèmes, qui annoncent déjà un peu la couleur quand on y réfléchit. Un adulte qui revient dans la peau d’un collégien a de bonnes chances d’avoir de bonnes notes un peu partout, mais est-il crédible de le voir exploser les records en sport ? Est-il crédible, comme je l’ai mentionné plus haut de le voir fumer sans tousser et boire une bouteille d’alcool fort sans trop de problème ? Mais ce sont des détails.

Après l’auteur se consacre à un mystère, la disparition de son père, et j’accrochais toujours, je voulais connaître l’explication. Ça reste bien jusqu’au moment où … ben il n’y a pas d’explication en fait. Enfin si, une, la plus basique, celle qu’il avait spécifiquement écartée à un moment. Non seulement l’auteur nous laisse donc complètement tomber à ce sujet, mais en plus la morale qu’il tire de son histoire est affreuse. D’un côté je me dis que c’est un effet de la différence entre la France et le Japon, surtout le Japon des années 50 puisque le récit se déroule à cette époque. Mais vu le succès du manga au Japon on peut pas dire que les Japonais accrochent non plus. Et vu que cette morale est également très éloignée de la moralité française, la seule explication que je vois au succès de ce livre c’est que les lecteurs assument qu’il s’agit d’un particularisme japonais, alors qu’il n’en est sûrement rien, c’est juste l’auteur qui fait l’apologie d’un comportement dégueulasse.

En parallèle tout s’effondre : bonnes notes, relation amoureuse, relations familiales, le protagoniste réussit à être encore pire avec sa petite sœur qu’il ne l’était quand il était un sale gosse de quatorze ans. Et quand il promet finalement de s’améliorer, paf il retourne dans le futur, enfin le présent qu’il avait quitté. Et rien n’a changé ou presque.

Alors je comprends que pour quelqu’un qui découvre le principe des voyages temporels la morale du genre « on ne peut pas changer le passé, mais on peut changer le présent » ça ait l’air fort comme réflexion, à première vue. Donc ok, pourquoi pas comme première lecture pour un enfant ou un ado, mais pour un adulte, c’est assez minable.

Donc en plus d’avoir perdu tout le second tome à une enquête qui se révèle une complète déception, on a une fin qui vient détruire toutes les promesses faites dans le premier tome. Et la morale n’est même pas consistante avec elle-même puisque surprise finale : il a réellement voyagé dans le passé, il y a une preuve.

Sauf que son père a quand même disparu du jour au lendemain, sa mère s’est quand même visiblement tuée à la tâche, sa grand mère est quand même morte, sans doute encore une fois de chagrin, et il a quand même raté les quinze ou vingt premières années de la vie de ses filles. Mais youpi, à partir de maintenant il fera mieux c’est sûr.

Je suis tenté de dire que ce manga était carrément mauvais, et je le ferais si ce n’était le premier tome. Certes, la seconde moitié vient tout gâcher, mais dans la première partie on part dans une bonne direction, qui nous entraîne encore un bon moment dans une lecture agréable. C’est vraiment sur la toute fin que tout se foire, et c’est dommage.

D’autant que graphiquement j’aime bien. C’est un manga avec de fortes tendances européennes, avec un style doux et (parfois) des couleurs pastels qui collent parfaitement avec l’ambiance nostalgique du récit. Pour découvrir l’ambiance du Japon des années 50 c’est quand même bon. Ça ne vaut pas Totoro bien sûr.

Le manga étant très autobiographique je ne sais pas si l’auteur cherche à excuser quelque chose qu’il a subi, ou quelque chose qu’il a fait, mais alors que la morale de l’histoire prétend faire accepter la réalité, il me semble quand à moi que c’est au contraire du déni de réalité : on accepte les faits, en prétendant que tout est ok alors que ce n’est pas le cas.

Pour aller plus loin :

Quartier lointain a été adapté en français au théâtre, et en film qui ne me tentent ni l’un ni l’autre je dois dire.

Quartier lointain est l’œuvre la plus reconnue de Jirō Taniguchi (ça inquiète pour le reste), mais il y a également le Journal de mon père, qui tourne autour des mêmes thèmes, le Sommet des dieux qui parle d’alpinisme et est l’adaptation d’un roman, ou encore le Gourmet solitaire qui parle … de bouffe ? Bon ok, c’est original. Et puis on aime ça en France les petits plaisirs simples.

4 commentaires sur « Le livre du jour : Quartier lointain par Jirō Taniguchi »

  1. Merci pour la mention qui m’a permis de voir l’article au passage.

    Effectivement, Quartier Lointain et Le Journal de mon père sont toujours mis en avant comme ses feux chefs d’œuvre, ce que je considère aussi d’un point de vue personnel.
    Ça vaut quand même peut être le coup de tenter le second (en emprunt éventuellement ?), mais si ça ne le fait pas, il faudrait peut être faire un trait sur l’auteur.

    Aimé par 1 personne

    1. Par certains aspects je peux comprendre que ce manga soit apprécié, et jusqu’à plus de la moitié je l’aimais beaucoup aussi, malgré quelques faiblesses déjà visible. Mais je ne suis pas trop lecteur de tout ce qui est intimiste, et ce que je recherche avant tout c’est un scénario carré.
      Je tenterai sans doute Le journal de mon père, en emprunt oui, comme beaucoup de mes lectures, je préfère généralement acheter si je n’ai pas le choix, ou après avoir lu en étant sûr d’apprécier l’œuvre.

      J’aime

  2. L’oeuvre de Taniguchi est tellement vaste que peut-être qu’un autre titre moins tranche de vie (mais ça ne va pas être facile), comme le Sommet des dieux, pourrait te plaire ^^
    Merci pour la mention en tout cas 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Le sommet des dieux présente l’avantage, si je ne me trompe pas, d’être l’adaptation d’un roman. Et puis j’ai pu constater dans d’autres contextes que j’aime encore bien les histoires d’escalade de montagne, donc pourquoi pas ?

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :